Un témoignage de vie de...

Ann Kim
Nokor
Le Mystérieux Trésor De Ma
Mère
La réalité cachée dans les malles de ma
mère
Dans le dernier étage de
notre maison à Phnom-Penh, il y avait plusieurs grandes malles
dans lesquelles ma mère gardait des objets qu'elle
collectionnait.
Ma mère aimait beaucoup acheter de belles
choses, de la vaisselle et des bibelots de porcelaine fine, des
coupons de soie précieuse, de dentelle, de brocart, attendant
de rehausser la séduction de quelque star, du linge de table
pour de fastueuses réceptions. À chaque voyage que nous
faisions, elle dépensait des sommes importantes à acheter des
cadeaux pour sa nombreuse parentèle et des objets qu'elle
gardait dans un but mystérieux.
Je me demandais toujours pourquoi elle
réunissait tant de choses qu'elle n'utilisait pas. Je n'avais
pas l'habitude de lui poser des questions, mais un jour, je le
lui demandai.
Elle me répondit que c'était pour nous quand
nous nous marierions. Toutes ces choses attendaient les jours
ensoleillés de nos noces telles que les imaginait ma mère. Bien
sûr, dans son imagination, mes trois frères, ma soeur et moi,
nous allions construire nos futures vies auprès de nos parents,
dans le Cambodge d'une époque heureuse destinée à durer
éternellement.
Les Khmers Rouges prirent le pouvoir en 1975.
Mon père dirigeait la mission diplomatique du Cambodge en Côte
d' Ivoire, auprès de ma mère et de mes deux plus jeunes
frères. J'étudiais en France avec ma sœur. Nous perdîmes tous
la nationalité cambodgienne et la ONU nous prit sous sa
protection, nous donnant le statut officiel
d' apatrides.
Mon frère aîné venait de se marier récemment.
Il se trouva attrapé avec sa femme au Cambodge. Le pays ferma
ses frontières, se coupant complètement du reste du monde. Nous
ne sûmes rien d'eux durant deux ans. Au bout de ce temps, ayant
réussi à fuir au Viet-Nam en marchant à travers bois et
rizières inondées, ils reprirent contact avec nous.
Les intellectuels de gauche de nombreux pays,
aveugles une fois encore dans leur préoccupation pour les
droits de l' homme, acclamèrent la victoire du comunisme
dans un pays connu entre les années 1950 et 1970 pour son
"socialisme bouddhiste" et sa joie de vivre. Mais leurs voix se
turent quand le monde effaré assista au plus grand déferlement
de barbarie connu dans l' histoire du XXème siècle.
L' opinion publique se paralysa et le fameux sourire khmer
disparut des informations pendant une longue nuit
d' horreur qui dura cinq ans.
Quête du sens
de la vie
Beaucoup d' eau coula sous les ponts. Des vies
succédèrent à d'autres vies. Le temps continua d' ouvrir
et de fermer des blessures, dans une danse rythmée par des
interrogations sans réponses. Je pressentais que derrière
l' apparence du monde matériel, la réalité n'était pas ce
que nous en connaissions. Un vers de Rimbaud me poursuivait :
"Quelle vie ! La vraie vie est absente..."
Dans ma jeunesse, influencée par le
rationalisme français, j'essayai de comprendre
l' existence par le seul raisonnement logique. La
philosophie de l' absurde fut mon courant favori de
pensée. Mais là, il m'apparut une fois pour toutes clairement
qu'au moyen de la pensée logique liée aux cinq sens, il était
impossible de rien connaître au-delà des apparences. C'est
normal. La pensée logique se déploie quand les ondes cérébrales
fonctionnent selon une certaine fréquence. Mais c'est un
fonctionnement limité.
Dans ma recherche du sens de la vie, j'essayai
de suivre pendant quelques années, certains aspects de
l' enseignement bouddhiste. C'est un chemin de vie, non
une théorie philosophique. Cependant, dans sa description de la
réalité, il révèle des profondeurs qu'ont découvertes à
l' époque moderne nos physiciens et nos psychologues
d' avant-garde. Pour des raisons sentimentales, j'ai
sympathisé avec le courant bouddhiste le plus proche de
l' original, celui du "Petit Véhicule" développé en
particulier au Cambodge.
Méditations, entraînement à des modes de
perception et d' agir... Mais le bouddhisme ne m'apporta
pas toutes (loin s'en faut) les réponses que je cherchais. Je
vivais quelque peu obsédée par la recherche du "vrai" sens de
l' existence du monde matériel, de notre présence dans ce
monde, etc...
Le bouddhisme me dit par exemple ce qu'est le
monde matériel, comment je pourrais y échapper et ainsi vaincre
la souffrance... Mais il ne me dit pas pourquoi ce monde
matériel existe de cette façon, quel est le but de tout cela.
C'est une vision pragmatique de l' existence qui peut
mener à des impasses. Il n'arrivait donc pas à me
satisfaire.
J'ai passé d'autres années à suivre des bribes
d' enseignements "occultes" dont les pratiques et leurs
résultats m'ont définitivement prouvé l' existence
d'autres niveaux de réalité.
Mais je ne trouvais toujours pas les réponses
ultimes à mes interrogations sur le sens de la vie, le pourquoi
de l' existence humaine. Et puis, tout d'un coup, je
rencontrai un enseignement extraordinaire, le plus complet que
j'avais connu jusque là.
Derrière
l' apparence du monde matériel
Il me permit enfin d' embrasser toute
l' expérience de vie que j'avais accumulée dans une seule
explication cohérente, satisfaisante, et complètement
applicable à l' action quotidienne. Même les aspects
valables (pour moi) du bouddhisme s'y trouvent inclus (par
exemple, la notion d' illusion de la réalité physique),
mais en ajoutant ce qui leur manque comme fondement.
Cet enseignement me réconcilia avec
l' existence si difficile à accepter du mal. Dans ma
jeunesse, j'étais de ceux qui pleuraient de rage impuissante en
écoutant les informations sur les cas de torture sous les
dictatures, ou le travail des enfants en Inde, etc...
Aujourd'hui, je comprends mieux ce qui se cache derrière la
fameuse illusion de la réalité. Je peux accepter le monde des
apparences et surtout y agir sans être déchirée par les
contradictions que je voyais partout.
Cet enseignement me réconcilia aussi
incidemment avec l' argent.
C'est, bien sûr, beaucoup plus qu'une belle
théorie de la vie et du monde. C'est une façon d' être et
d' agir qui englobe tous les aspects de l' existence.
Maintenant, oui, je peux le dire : je suis fière
d' appartenir au genre humain et je "sais" que tout est
"bien"...
Dans les malles de ma mère, dormaient les
fausses promesses d'un monde figé dans son rêve
d' éternité. Ma mère ne revit jamais sa collection de
beaux présents destinés aux noces hypothétiques de ses cinq
enfants. Elle mourut en 1996, dans un accident de la route loin
de son pays, oubliée des étendues de forêt et de terres
fertiles qu'elle avait héritées de son père et qu'on lui avait
ravies.
Illusion de la
réalité et réalisation de soi
En parcourant les sentiers de
l' interrogation existentielle, j'ai fini par comprendre
une vérité qui est le germe d'une acceptation apaisée de la
réalité. La vérité est que le temps n'existe pas, que
l' espace n'existe pas, que le mouvement n'existe pas, que
nous nous trouvons à l' intérieur d'un rêve, mais d'un
rêve nécessaire.
Quand surgit la tentation du souvenir et avec
elle l' ombre de la mélancolie et du regret, je fais en
sorte qu' aucun sentiment négatif ne vienne embuer le
miroir du présent. Je m'oblige à imaginer que le monde fut créé
la nuit dernière. Le temps de fermer et de rouvrir les yeux, ce
monde surgit du néant avec toutes les créatures vivantes et
leurs milliards de vies interdépendantes et prêtes à
fonctionner.
Et le passé ? Puisque nous avons été créés la
nuit dernière, le passé n'a jamais existé. On nous a crées en
nous mettant dans le cerveau un programme qui nous donne à
chacun une histoire individuelle et collective illusoire. Mon
histoire me pousse à agir d'une façon et non d'une autre. Elle
crée en moi les tendances pour être telle personne et non telle
autre. Mais si je sais que c'est seulement une illusion, je
peux créer un passé différent qui me fournit les bases pour
être quelqu'un de tout à fait différent.
Mon passé ne détermine pas mon avenir. Mon
avenir dépend de mon présent. Et je peux toujours recréer un
présent différent.
L' unique élément qui peut limiter jusqu'à
un certain degré la recréation de mon présent est la présence
d'autres êtres liés à moi, chacun pris dans la toile de sa
propre histoire illusoire qui le pousse à agir de telle manière
et non de telle autre. Mais si tous, nous savions que le passé
n'existe pas, nous pourrions donner à nos relations le sens que
nous voudrions et les orienter vers la direction que nous
voudrions. Et cela, à tout moment.
Vertigineux, non?
Dans les malles de ma mère, il y avait un
univers beaucoup plus vaste que ce qu'elle pouvait imaginer.
Elle n'arrivait pas à voir le scintillement de tout ce qu'elle
avait à sa disposition pour créer, si elle le voulait, la
réalité la plus fantastique. Humble à sa manière, elle
cherchait seulement à reproduire sa propre image sur la toile
perméable de nos vies.

Ann Kim Nokor
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